Extraits du recueil de nouvelles : 14 lignes, 14 auteurs, 14 nouvelles

 

Baptiste FILLON (ligne N°9)

Dans le métro, j’avais le temps d’imaginer.

Comme si je me débarrassais de mes bras, de mes jambes, et que je tenais toute entière dans ma tête, flottant au-dessus de mon corps. Je revissais ma tête après, quand je descendais à la station Maraîchers, aux antipodes de la ligne 9, chez moi.
Je travaillais chez Messieurs-Dames, à Exelmans. Boulevard d’Exelmans, justement.
Je parcourais la ligne 9. Une fois le matin, une fois le soir, pour rentrer.
Il m’arrivait de dormir chez Messieurs-Dames, les soirs où ils recevaient et que je restais pour préparer le repas, desservir, nettoyer, ranger. Soit une ou deux fois par semaine. J’en avais jusqu’à la nuit.
Je ne me serais pas permis de faire payer le taxi à Messieurs-Dames.
Cela ne plaisait pas à Fernand ; il aurait aimé que je sois à la maison tous les soirs, à lui faire à manger. Il voulait un gamin, mais on ne pouvait pas, à cause des horaires de mon boulot, et du sien. Il travaillait dans la police. L’arrivée des Allemands avait changé les choses ; Fernand poursuivait les délinquants, et les Juifs.
Par bonheur, Fernand et moi n’étions pas juifs. Nous mangions à notre faim, malgré les restrictions. Un peu grâce à Fernand, moi, et à Messieurs-Dames, qui me fournissaient des restes.
L’argent ne mettait pas à l’abri d’être juif ; cela ne protégeait pas non plus l’honneur de Messieurs-Dames, qui sortaient étoilés, un méchant brimborion de feutre jaune à la poitrine.
Ils finissaient par me causer de la peine. À cette époque-là, le simple fait d’avoir vu le jour attirait des ennuis.
Les soirs où je rentrais dans notre deux-pièces de Maraîchers, Fernand me faisait une scène, pour que je trouve un autre emploi. Je m’y refusais. J’étais bien payée. Et le fils de Messieurs-Dames m’était particulièrement attaché. Je m’inventais des dîners chez Messieurs-Dames pour demeurer auprès de lui, dans sa mansarde, deux étages au-dessus de la demeure de Messieurs-Dames.
Sobre, ce garçon se montrait aussi doux que Fernand quand il avait trop bu. Seul le vin lui donnait de la délicatesse, à mon Fernand… Le fils de Messieurs-Dames ne s’enivrait pas. Étudiant, lettré, il me donnait du « mademoiselle » ; j’adorais nos rendez-vous dans une brasserie des grands boulevards, lors de mes jours de congé. On se retrouvait, tels deux résistants du cœur, bravant le destin et notre condition, en face de la station Saint-Martin, sur la 9, construite à moins de cent mètres de Strasbourg-Saint-Denis, par snobisme. Je trouvais terriblement romantique cette station ne servant à rien, tout comme la lune, ou l’appendice.
Entre nous, cela ne resta jamais que « du domaine du corps », comme disait le fils de Messieurs-Dames. Nous en avions convenu. Pas de projets, pas d’idées. Le futur encrasse l’amour.

 

Ariane CHARTON (Ligne 7)

Le départ

Avant de quitter sa chambre, Julien regarda longuement son lit. À la fois parce qu’il songea qu’il ne le reverrait peut-être plus, mais aussi parce que c’était bien allongé dessus qu’il avait eu souvent le sentiment de vivre le plus intensément. Non pas une existence réelle, mais ses chimères qui, par leur force, s’étaient imposées pour lui seul comme sa vraie vie. Il ferma la porte en haussant pourtant les épaules : peut-être cette existence imaginaire allait-elle bientôt lui paraître vaine même si pour l’heure, il ne la quittait pas sans mélancolie. Il jeta également un dernier coup d’œil dans la cuisine qui était si ordonnée qu’elle semblait vide.
Julien prit son sac posé dans l’entrée et partit après avoir fermé son appartement à double tour. Il descendit discrètement et à pas rapides les trois étages de son immeuble avec la crainte de croiser un voisin et glissa ses clés dans la boîte aux lettres de sa concierge.
En cette heure matinale, la rue Saint-Anne était très calme. Julien marcha lentement vers l’avenue de l’Opéra qu’il remonta jusqu’au métro. Le soleil de juin baignait l’avenue avec douceur et frappait les rideaux de fer des magasins encore fermés et les devantures de ceux qui allaient bientôt ouvrir. Quelques terrasses de café s’animaient sans hâte. Devant la bouche de métro, Julien contempla la place et l’opéra dont les ors semblaient plus resplendissants que jamais. Il remarqua les voitures qui passaient devant : elles paraissaient former un ballet presque gracieux. Ce n’était pourtant que le quotidien comme Julien l’avait vu sans rien y trouver jusqu’ici de poétique ou de remarquable.
Julien haussa à nouveau les épaules autant pour chasser encore sa mélancolie que pour replacer son sac sur son épaule et dévala les escaliers du métro pour arriver plus vite sur le quai. Déjà muni d’un billet, il se réjouit de n’avoir pas à faire la queue pour en acheter un. Il pensait que sous terre il oublierait ce qu’il quittait. D’ailleurs, qu’avait-il à regretter ? Il se soupçonnait d’alimenter sa mélancolie comme une pose, une expérience fausse, mais flatteuse et esthétique.
Il arriva sur le quai de la ligne 7…

 

Fanny SALMERON (Ligne 1)

La fin de l’été

Château de Vincennes

L’été est terminé pour de bon. On le sait, car voici une armée d’écoliers emmitouflés écharpes bonnets joues rouges hurlant deux par deux dans les couloirs du métro. Ils sont allés au zoo et ils ont pique-niqué au Parc Floral (petits sandwichs compotes et grenadine) sous de grands arbres roux peuplés de corbeaux. Les voilà surexcités à imiter les girafes sur le quai en guettant le gros nez lumineux du train. Cris plus forts, agitation au zénith : le voilà qui arrive, bruyant comme un orage, lent comme un serpent.
Les maîtresses, elles, ne profitent pas de grand-chose depuis ce matin, absorbées par leur panique qui prend toutes les formes. Attention à la marche attention à vos doigts attention à la dame. Les enfants ne font attention à rien, surtout pas Jane et Julien, qui viennent de grimper et de s’installer confortables sur deux strapontins en attendant que le métro démarre…

 

Myriam THIBAULT (Ligne 10)

Inventer des vies

Gare d’Austerlitz

J’ai passé un mois de vacances en dehors de la capitale. Mon train vient
d’arriver gare d’Austerlitz, et je retrouve petit à petit l’ambiance parisienne, et ses habitants. Je descends les escaliers de la gare pour rejoindre le métro. Me voilà de retour, et rien n’a l’air d’avoir changé.
Dans le métro, les gens courent, se bousculent, ont peur d’arriver en retard au boulot, râlent quand le flux n’avance pas assez vite pour eux, et râlent parfois même pour le simple plaisir de râler. Même les touristes se percutent les uns dans les autres aux sorties les plus en vues, menant à la tour Eiffel, au Musée du Louvre ou aux Galeries Lafayette. La patience ne semble plus être une vertu si courue.
Je retrouve les us et coutumes du métro et de ses usagers. Chacun a ses petites habitudes, et sait exactement où se positionner sur le quai, pour avoir accès à la bonne sortie, lors de l’arrivée à la station désirée. Perdre son temps dans les couloirs du métro est une source d’irritation et de stress permanente. Les habitués s’installent toujours dans la même rame. Certains s’assoient près d’une fenêtre, d’autres préfèrent la proximité du couloir pour sortir plus vite, d’autres les strapontins. Chacun a ses manies, ses habitudes, ses lubies aussi. Quelques maniaques n’imagineraient même pas toucher les barres centrales. Elles les dégoutent. Ce nid à microbes les fait blêmir rien qu’à l’idée de devoir y poser le bout des doigts. En attendant le métro ou le bus, il m’est souvent arrivé, et plus particulièrement dans le seizième arrondissement, de croiser des personnes âgées le plus souvent, mettre des gants, afin de ne rien toucher directement…

 

Emilio SCIARRINO (Ligne 6)

Léo de 3 à 4

Le vendredi 21 septembre 2014 à 15 heures, Léo sortit de chez lui pour aller récupérer les résultats de ses tests au laboratoire d’analyses médicales de Passy. Il descendit la rue Jenner en défaisant les nœuds qu’avaient formés les fils de ses écouteurs, traversa la Place Pinel en glissant ses ongles dans le dernier nœud. Il ne remarqua pas la splendeur de cette journée d’arrière-saison ni la couleur rougeoyante des feuilles qui s’amoncelaient sur le sol. Seulement l’horloge blanche et ronde aux curseurs noirs qui se trouvait sur la place. Elle marquait 15 heures 04. Il ficha ses écouteurs dans ses oreilles, appuya sur la touche Play, glissa son lecteur MP3 dans la poche de son sweat. Entra dans la station et passa le tourniquet d’entrée, affectant de ne pas remarquer qu’une fille se faufilait derrière lui. Comme elle le frôla, il ne put s’empêcher de se retourner, et lut sur ses lèvres un rapide « merci » ; la voix était couverte par le début de riffs de guitare d’un morceau célèbre qui retentissait dans ses oreilles à plein volume.

 

Nathanaël GOBENCEAUX (Ligne 5)

Incident-voyageur sur la ligne 5

À l’époque où se déroule cette scène, les anciens métros à wagons séparés sont encore en service sur la ligne numéro cinq, ligne qui traverse l’est de Paris, menant des anciennes banlieues rouges aux quartiers bobos de Bastille et alentours. Si certaines rames sont automatiques, les portes s’ouvrent et se ferment seules, la plupart demeurent encore manuelles (le voyageur doit alors actionner vers le haut une manette pour signifier l’ouverture des portes). Cela est sans importance pour la scène qui va suivre, mais précisons tout de même qu’elle se passe dans un wagon de ce second type. Il en va des rames de la R.A.T.P. comme des tickets qu’elle vend : tous les dix ou quinze ans, un changement rompt la monotonie du voyage quotidien, une évolution technologique qui ébahit l’utilisateur et le remotive pour ses migrations pendulaires entre sa proche banlieue et le centre où il travaille. Récemment, de nouvelles rames – grands serpents que l’on peut parcourir d’un bout à l’autre – sont apparues, plus rassurantes, moins oppressantes peut-être…

 

Jérôme ATTAL (Ligne 3 bis)

Oui, j’ai la plus petite. Et alors ?

Je croyais que vous aviez assimilé, notamment depuis que la très sérieuse université du Michigan, située à Ann Arbor, à mille lieues de la Porte des Lilas, je vous l’accorde, a fait admettre au monde entier une fois pour toutes – si tant est qu’on puisse être entier une fois pour toutes – à grand renfort de parutions, articles savants et études exhaustives, dans les revues spécialisées, que non, ce n’est pas la taille qui compte !
La preuve. On m’en a dit de belles sur les voyageurs de la ligne 9 qui maudissent l’interminable défilé de stations entre le pont de Sèvres et la mairie de Montreuil en priant la Sainte-Vierge pour un peu d’air frais ou une place assise. Pour sûr, on tire la langue sur la ligne 9 ! Ça bat des records à Candy Crush Saga sur son téléphone à six cents euros en se triturant le col de chemise imbibé de sueur. Même les touristes japonais, d’ordinaire si polis et toujours disposés à se faire hara-kiri quand ils sont détroussés dans l’indifférence générale par ces troupeaux de filles armées de fausses pétitions, prétendent qu’on ne les y reprendra plus, que la prochaine fois ce sera le bus, le vélo, les poneys des jardins du Luxembourg, voire en dernier recours le bateau-mouche pour aller du bois de Vincennes à Roland Garros. Et la ligne 10. On en parle de la ligne 10 ? Un métro toutes les vingt minutes après huit heures du soir et encore, ça, c’est quand vous avez de la chance. On m’a raconté l’histoire d’une jeune Parisienne qui, quand on lui faisait l’amour, mettait si longtemps à venir qu’on la surnommait la ligne 10 !

 

Mabrouck RACHEDI (Ligne 13)

Grand frère vous regarde

À Saint-Denis, en quelques hectomètres, tu passes des Francs-Moisins où s’entassent les H.L.M. au pied de la Basilique où se bousculent les touristes. Les rois de la cité s’effacent devant les rois de France. La ligne 13 du métro s’incline aux pieds des majestés. Elle ouvre sa bouche pour absorber le Tiers-État et le régurgiter un peu partout vers la vie, à Paris. En 93, la guillotine a décapité Louis XVI. Dans le 9-3, le crissement du métro a remplacé le bruit sec du couperet.
Ligne 13, faut pas être superstitieux. Les gens me regardent de travers quand je franchis la barrière automatique à ma manière. Moi, je paie jamais. Ça choque les touristes, ignorant ces usages de traverse. Un grand dadais en bermuda informe me dévisage. Un Américain redresseur de torts en croisade muette. Je baisse pas les yeux. Au contraire, je bombe les pectoraux, lui renvoyant ma fierté d’être qui je suis. Qu’est-ce que tu crois, mec ? L’autorité, c’est moi. Je gère, je contrôle.
Derrière moi, la bande habituelle à qui je cale la barrière pour leur frayer le passage. En plus de Kamel, Bernard, Franck, il y a Aminata et Karine, deux meufs intégrées depuis trois mois. C’était pas mon choix. Parfois, il faut céder. Au début, on s’est dit qu’elles allaient casser notre dynamique de groupe bien rodée. En fait, ça roule encore mieux depuis qu’elles sont avec nous. On écume la rame ensemble, terrorisant les plus peureux avec nos casquettes et nos sapes de dandies du ghetto. C’est comme ça qu’on s’appelle entre nous. Le groupe nous rend plus forts que la masse des individualités dont le sens de la communauté se résume à quelques pas ensemble dans des couloirs. Chacun se renvoie l’écho en sourdine de sa solitude partagée…

 

Nicolas GRENIER (Ligne 2)

Point noir sur ligne blanche 

J’ai peur. Ce n’est ni le jour ni la nuit. Le soleil ne se couche pas. La lune ne se lève plus. Je n’ai rencontré personne. Je ne suis pas coupable. Sur le quai, il y a du sang. Je ne possède pas plus qu’un corps. Je ne vis pas dans cet endroit. Je parle une langue étrangère. Je n’ai pas de patrie. Je ne connais pas mon nom. Je n’ai ni âge ni origine. J’ai un secret que je ne pourrais jamais dire. C’est tout. Je tiens debout. Je sais respirer. Je ne porte pas d’uniforme. J’ai une mauvaise vue. Je n’ai pas d’arme. Je ne sais pas lire l’heure. Il n’y a pas de nuage. Dans le ciel, je ne fais que rechercher un mot. J’ai sommeil. Je ne franchis pas la ligne. Je tente de vivre. C’est la première fois. Le voyage s’arrête là. J’ai perdu le fil. Le tunnel est ailleurs. Je me rassieds, où je peux. La vie ne présente aucun intérêt. Je fais semblant. Mes mains ne servent à rien. Je ne connais personne. Mes pieds s’engourdissent. Je n’ai pas faim. J’ai toujours eu l’impression d’être en avance. À côté de moi, il fait froid. Je me lève. Mes jambes tirent. Les côtes craquent. Dans ma bouche, il y a un mot. Je répète :
– Blanche, blanche, blanche !

 

Athenaïs DEBOVE (ligne 12)

 La couleur de l’espoir

Le froid… ? Le froid ! Le froid s’infiltrait déjà sous mes vêtements et me glaçait les entrailles. Le froid allait meurtrir mes doigts… La tempête blanche me fouettait le corps, à peine sortie de mon appartement. Le vent soufflait dans les rues, me palpait le corps de ses mains gelées en s’engouffrant sous ma jupe. La neige tombait, virevoltait, s’abattait rapidement sur tout ce qui se trouvait sur son passage : les piétons, l’asphalte, les toits.
Je n’habitais pas le quartier et m’étais levée à l’aube, encore. Depuis mon appartement, je remontais à pied la rue de la Chaussée d’Antin pour parvenir sur la place d’Estienne d’Orves. Chaque matin, l’Église de la Sainte-Trinité se dressait, raide, majestueuse. Apercevoir ces frontons, ces niches, ces pilastres recouverts de neige me fit frissonner plus fort cette fois. Je connaissais par cœur cet endroit. La gare Saint-Lazare dans mon dos, le théâtre Mogador à droite, le square devant moi, désert à cette heure. Tout fonctionnait par trois ici. C’était censé porter bonheur, peut-être le serait-ce aussi dans ma vie ? Je n’en étais pas persuadée en voyant les rares passants glisser sur les trottoirs, les automobilistes patiner sur la route.
Il fallait que je résiste cinq minutes à la sortie de la bouche du métro. C’était idiot, je ne distinguais rien, comment l’aurais-je reconnu ? M’agrippant au manche de mon parapluie transparent, je ne pouvais voir réellement que la tempête et les phares, rouges et blancs, sang et lymphe, à travers les flocons. Je tournais la tête à droite, à gauche, dans l’espoir de le voir apparaître. Je tapais des pieds afin d’envoyer mon sang jusqu’aux extrémités, pour ne pas devenir à mon tour statue de glace. Le gel glaçait mon crâne. Je ne pensais plus que deux choses : « Je vais mourir de froid » et « Il faut que je l’attende ». Pourquoi m’étais-je vêtue de la sorte ? Si légèrement ? La raison était simple : il fallait être présentable, élégante, si, enfin, je le croisais ce matin-là. S’éprend-on d’un corps dissimulé sous une masse de vêtements ? Je n’avais donc enfilé ni gant ni bonnet. Une jolie robe noire en tulle, à peine dissimulée par une redingote en velours dans le même ton, une paire de talons en daim aux pieds et de collants résille sur les mollets, c’était tout ce qui me couvrait.
Le bistro sur l’angle où je me trouvais s’éveilla. Il devait être sept heures, puisqu’il ouvrait toujours à cette heure-là. Comme je ne portais jamais de montre au poignet, c’était mon signal. Je dévalai les marches pour me réfugier dans la station Trinité-d’Estienne d’Orves. Point isolé des galeries dédiées au 12, à la ligne verte. Couleur de l’espoir ? J’aimais à le penser, même si rien ne m’était jamais arrivé.
Avec le souffle chaud du tunnel, bout d’intestin de la capitale, j’eus l’impression que l’on dégrafait un corset qui aurait compressé mes organes. Je retrouvais ma véritable corpulence. Je sentais dans mes muscles la tiédeur de l’atmosphère. Si le métro n’avait pas existé, j’aurais dû mourir chaque jour à l’air libre, vissée au siège givré de l’arrêt de bus. Mais à l’intérieur, vivante, je pouvais commencer à attendre. En cette saison, ce refuge éclairé au néon était ma délivrance et ma prison. Ma sentence, ma maison. Le bourreau changeait de visage : le froid devenait temps. Après le portique, je descendis les marches vers le quai, un, deux, trois, quatre, etc., chaque jour, je ne pouvais m’empêcher de les compter. Elles étaient là, toutes à moi, me guettant. J’étais rassurée. Alors je longeai le quai, fière malgré mon visage bleuté, et m’assis, comme d’habitude, sous le deuxième panneau au nom de la station. Ensuite, je guettai du coin de l’œil les minutes défilantes annonçant le passage des prochaines rames.
« Direction Mairie d’Issy, prochain train dans six minutes », annonça une voix.
J’étais donc sur la bonne voie, le seul côté valable de la ligne, celle qui desservait des lieux pittoresques ou emblématiques, Madeleine, Assemblée Nationale, Porte de Versailles et surtout Sèvres-Babylone, à deux pas de son école de musique de la rue du Cherche-Midi, où, chaque matin, il arrosait ses élèves de son génie, bien qu’aucun n’ait jamais réussi jusque-là à se faire le moindre nom dans le milieu.
Louis Averine, qui après avoir envoûté la Russie avait conquis la France, était passé maître dans l’art de tyranniser son orchestre, joueurs de cordes, bois, cuivres et percussions, transformant leurs possibles plaintes humaines en envoûtement du spectateur. Indirectement, c’est lui qui m’avait séduite. Je n’avais jamais été sensible à la musique classique, l’opéra, ces cacophonies que je pensais destinées aux personnes d’une autre époque ou à des gens qui préféraient les dialogues incompréhensibles de certains ténors et barytons. Célibataire endurcie et réfractaire à toute sortie contraire à mes habitudes, j’avais pourtant accepté d’accompagner une amie à l’opéra Comique pour assister à L’Orphée aux Enfers d’Offenbach. Même si les premières notes me laissaient de marbre, je ne pouvais nier que nous étions infiniment bien placés. Tout le long du premier acte, je restai renfrognée, m’enfonçant de plus en plus dans mon siège dans l’intention de disparaître. Les voix montantes me vrillaient la cervelle, les plus graves me donnaient envie de me racler la gorge. Cela avait pourtant l’air de ravir ma compagne qui ne faisait strictement pas attention à moi. Quel supplice ! Quand, enfin, le rideau se referma pour le premier entracte, le chef d’orchestre se tourna vers la salle pleine pour saluer. D’où j’étais, je le vis distinctement. Une beauté à l’état pur, souriant de toutes ses dents blanches comme les touches d’un clavecin. J’en tombai immédiatement amoureuse, cela raisonnait comme une évidence. Les actes suivants devinrent délice. Je suivais des yeux ses mouvements, chacun de ses bras qui se levait et s’abaissait brusquement ou au contraire mollement, ballet muet d’un corps qui fait sortir la musique des autres. Je distinguais ses mimiques qui me faisaient sourire, comme si elles m’étaient destinées. Son dos, large, flottant dans une chemise trop grande à carreaux, jurant avec le reste de son costume noir, me donnait envie de le prendre contre moi, comme si cette maladresse vestimentaire le divinisait moins. Alors je commençais à espérer qu’un jour, il me fasse l’amour avec la violence qui le submergeait lorsqu’il dirigeait un orchestre…

 

Clément MOUILLE (Ligne 8)

Hypogée

Le métro venait d’ailleurs et n’allait nulle part. Sur le strapontin, j’étais assis sur ma propre pensée. Chaque soubresaut retentissait dans tout mon être. Les lumières défilaient comme des songes crénelés, et dans la vitre mon visage clignotait, indifférent. Peut-être que d’autres figures se trouvaient dans la rame, mais je ne sentais leur présence qu’à la manière des fantômes ou des photos que l’on sait être derrière une porte, devant laquelle on reste figé. Au-dessus de moi, je sentais aussi les bâtiments, le ciel uniformément gris de Paris, l’aube qui commençait à pointer, et au-delà la matière noire constituant la quasi-totalité de l’univers…

Manuel CANDRÉ (Ligne 4)

Atri regis

Porte d’Or, dedans

Du mont au château, tout est rouge, mes parents sont entrés par la Porte d’Or. Ce jour-là, au dire d’un poinçonneur, il pleuvait si dru, dehors et dedans, sur les quais, dans les couloirs de la station, que partout des fleuves se formaient sur lesquels on aurait pu déposer le berceau d’osier du rejeton en espérant qu’il se noie ou qu’il se fasse bouffer par les rats. Las, Mes parents n’ont pu s’y résoudre, ils m’ont emmailloté et laissé pendre à un crochet fiché dans la grille d’un local technique, c’est là qu’on m’a trouvé, il paraît que je braillais tout ce que je savais. La seule façon de réduire mes époumonnements fut de m’accrocher aux mamelles d’une rate….

 

Joseph AGOSTINI (Ligne 11)

 11 Septembre, ligne 11

Ligne 11. Deux 1, parfaitement parallèles. Deux 1 qui avaient tant amusé les terroristes quand ils avaient choisi la date cruciale pour lancer les avions kamikazes sur les tours jumelles du World Trade Center. À chaque fois que j’empruntais la ligne 11 du métro parisien, j’éprouvais une frayeur à l’idée que les mêmes terroristes conçoivent une autre abomination autour de ce chiffre fatidique. On pourrait voir dans ces barres parallèles, la parfaite symétrie de rails de métro se dirigeant droit vers un néant absolu.
J’élaborais même le scénario catastrophe à leur place. En effet, station Châtelet, vers dix-huit heures, onze minutes et onze secondes, quand les travailleurs s’apprêtent à regagner leur domicile comme chaque soir, onze hommes pourraient se faire sauter en même temps, à deux ou trois mètres d’intervalle, pour ne laisser aucune chance à l’ensemble des passagers présents sur le quai et à l’intérieur des wagons. Pourquoi dix-huit heures et pas onze heures du matin ? Parce que cette obsession des terroristes pour le chiffre 11 trouverait ses limites dans l’afflux d’êtres humains à certains horaires de la journée, et pas à d’autres. Le matin, les rames sont vides. Le 11 est peut-être le chiffre de ces monstres, cette constatation est un fait établi que nul ne peut contester.
Il était donc dix-huit heures onze, le 11 septembre 2011, quand l’histoire que je m’apprête à vous relater commença, à la station Goncourt. Je venais de quitter l’Hôpital Saint-Louis où j’exerce le métier d’infirmière anesthésiste. Il était beaucoup plus tôt qu’à l’accoutumée et je m’en allais rejoindre Carla et Dina, des amies, Place Beaubourg, à deux pas de la station Châtelet. L’automne parisien n’allait pas tarder et le week-end devait être orageux… Je souhaitais absolument jouir de l’un des derniers jours de grand soleil parisien.
Quelques minutes seulement me séparaient de mes amies par la magie de cette merveilleuse ligne 11. Je louais d’autant plus cette dernière qu’elle était la seule à traverser la station Goncourt. Aucune autre ne daignait s’arrêter là où, précisément, je me trouvais tous les jours, parfois proche de l’épuisement, dans l’impossibilité fonctionnelle de faire quelques mètres pour rejoindre une autre ligne à pied. J’avais donc besoin de cette station et n’aurais pu tolérer sa fermeture, même provisoire, que j’aurais vécue comme une trahison personnelle…

 

Aymeric PATRICOT (Ligne 14)

Folle et moderne

Jean-Michel se lassait du métier d’éditeur. Après vingt ans de carrière, ses poulains vieillissaient. Il connaissait leurs ruses, leurs redites. Lui-même prenait moins de plaisir à découvrir leurs textes et comprenait que le lectorat s’essouffle. Il peinait à trouver de nouveaux auteurs, jeunes et talentueux. Peut-être avait-il perdu la main. À quarante-cinq ans, comprenait-il encore son époque ?
Quoi qu’il en soit, il aimait s’engouffrer dans la station Saint-Lazare pour entrer sur la ligne 14. Il lui fallait ensuite rejoindre la 4 pour sortir à Odéon, où se situaient ses bureaux. La 14 était son délice. Il aimait ses longs couloirs impersonnels, ses éclairages blafards. Il aimait l’automatisation des rames et les portes coulissantes. Il aimait ce goût de modernité qui le persuadait qu’il lui restait encore des choses à découvrir et que, bonne nouvelle, il éprouverait du plaisir à les imaginer. L’absence de conducteur ajoutait même à l’ensemble une note d’étrangeté dont il s’étonnait que personne ne la trouve poétique.
Entre Saint-Lazare et Châtelet, les contrariétés du métier l’absorbèrent. Alors que le souffle étouffé de la rame sifflait à ses oreilles et que les reflets s’obscurcissaient, il repensa au conflit qui l’opposait à une jeune éditrice qui croyait faire une affaire en ramenant dans le giron de la maison une vieille gloire – soixante-dix ans – de chez Gallimard. La jeune femme s’appelait Nathalie. Elle savait se montrer charmante autour de la machine à café, mais terminait souvent la conversation par des jugements péremptoires qui exaspéraient Jean-Michel. Il ne pouvait s’empêcher de la provoquer.
« Cet homme-là publie trop chez Gallimard, lui avait-il déclaré. Ne crois pas que son livre soit bon… Ça les arrange bien qu’il aille se délester ailleurs.
– Tais-toi, tu n’as pas le droit de dire des choses pareilles ! Quoi que tu en dises, il a bien plus de talent que n’importe lequel de tes protégés. »

webdesigner freelance