Philippe Jeammet est psychanalyste, professeur de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent à l’université Paris V, président de l’École des parents et a notamment dirigé le service de Psychiatrie de l’adolescent et du jeune adulte à l’Institut Mutualiste Montsouris à Paris. Il est l’auteur de nombreux ouvrages.
Il faut savoir gré à Barbara Leblanc d’avoir eu le courage d’écrire ce témoignage sur ce qu’on appelle « l’anorexie mentale » qui l’aura habitée plus de dix ans de sa vie. Lui savoir gré d’avoir eu le courage de surmonter le besoin de maîtrise dont témoigne l’anorexie pour s’abandonner au risque de la rencontre du regard des autres, de tous les autres et des jugements dont ils sont porteurs. Ce faisant, elle nous prouve qu’elle est à nouveau entrée dans la vie qui est toujours une co-création avec les autres, avec ce que cela suppose de dépendance à autrui et de risque de déception. C’est la condition de la vie mais elle nécessite que la confiance l’emporte sur la peur.
Il faut lui en savoir gré car rien ne remplace le témoignage de ces explorateurs de l’inconnu que sont à mes yeux ces sujets qui nous montrent qu’il nous est toujours possible de sortir de cet enfermement qu’est la maladie dite mentale et qu’il n’y a pas de fatalité à y demeurer. Enfermement d’autant plus inquiétant qu’il émerge de nous-même, qu’il peut même nous amener à nous faire croire que nous l’avons choisi, alors que nous sommes bien incapables de nous en délivrer sur simple décision. Et pourtant, encore une fois, il n’y a pas de fatalité et l’issue positive reste toujours du domaine du possible. Quelles en sont la ou les conditions ? Qu’est ce qui peut faire qu’on puisse dire un jour comme l’auteur « assez » et trouver la motivation pour en sortir. Certains diront la volonté, oubliant qu’ils ont alors suffisamment de motivation pour que la volonté suive. Il faut savoir gré à Barbara Leblanc de sortir de sa carapace pour aller à la rencontre de nous tous c’est-à-dire aussi bien ceux qui sont enfermés dans une forme ou une autre de maladie mentale mais aussi ceux susceptibles d’être tentés de laisser tomber un jour ou l’autre un rideau de fer anti-émotionnel entre eux et les autres, plus ou moins étanche et durable, comme ceux, l’entourage et les thérapeutes, qui essaient de trouver les clés pour aider ces « malades » à s’en sortir et espèrent les trouver par ces témoignages..
Etrange maladie que ces maladies dites « mentales » qu’aucune lésion, virus, microbe, accident ou handicap ne vient justifier. Si on s’enferme, c’est parce qu’on a tout simplement, tout naturellement, besoin de se protéger. Se protéger de quoi ? D’une menace qui pèse sur nous, sur notre territoire psychique, c’est-à-dire sur la représentation qu’on a de soi et qu’on pense que les autres ont de nous, autrement dit sur notre estime de nous, notre narcissisme, ce qui fait que nous nous sentons avoir une valeur à nos yeux et à ceux des autres. Menace d’autant plus pernicieuse, incontrôlable, envahissante, qu’elle surgit de l’intérieur. Ce sont les émotions, essentiellement négatives, de peur, d’angoisse, de panique qui ne font qu’aggraver le sentiment de solitude, d’incommunicabilité. Nous sommes programmés pour réagir, ne pas nous effondrer, retrouver un comportement actif de protection, c’est-à-dire de maîtrise, « besoin de carapace » dont parle si bien l’auteur. Mais l’épaisseur de la carapace sera proportionnelle à la force de l’ouragan émotionnel nourri des appétences qui nous habitent, de cette faim d’exister qui fait la force de la vie mais aussi sa vulnérabilité. « (…) être anorexique, ce n’est pas simplement être horriblement maigre. Ça va bien plus loin. C’est une manière d’être, d’agir, de parler, de bouger. »
Nous sommes là au cœur de cette paradoxalité constitutive de l’être humain qui en fait la beauté et le tragique. Plus nous sommes en attente d’être aimé, reconnu, plus nous sommes en quête dans le regard d’autrui d’un miroir nous renvoyant l’image de notre valeur ; plus cette attente est susceptible d’être éprouvée comme un pouvoir donné à cet autre sur nous. Pouvoir qui peut être ressenti comme une menace d’anéantissement nous conduisant à nous fermer à ce dont nous aurions le plus besoin parce que justement nous en aurions tellement besoin que ce n’est plus tolérable. Risque d’effraction avant tout d’ordre émotionnel que peut venir concrétiser dramatiquement les effractions du corps et tous ces affects d’effraction et d’impuissance conjugués que sont la honte et tout ce qui nous donne le sentiment de ne pas exister et d’être sans valeur.
Ce sont ces vécus que l’auteur a la force, le courage, mais aussi le talent, grâce à sa qualité d’écriture de nous faire entendre. En cela, elle sort de l’enfermement et retrouve suffisamment de confiance pour avoir envie à nouveau de solliciter le regard des autres. Ce faisant, elle signifie qu’elle recommence à croire à la diversité du monde et des autres qui ne sauraient se réduire à la seule image menaçante d’un agresseur. Pour cela, il a fallu que l’appétence à vivre qui l’habite rencontre des figures suffisamment attirantes pour lui redonner en miroir le sentiment de sa valeur et l’envie de prendre soin d’elle.
Chemin difficile à parcourir et plein d’échecs, comme l’illustre son chemi-
nement vers la guérison. Le paradoxe dont nous parlions, risque de se raviver à chaque étape du parcours, à chaque nouvelle rencontre dont on pressent bien qu’elle puisse conduire à une nouvelle fermeture si la déception l’emporte sur la confiance. Mais celle-ci ne se décrète pas ; elle se co-construit continuellement. C’est souligner à nos yeux l’importance de comprendre le sens de ces maladies qui sont avant tout des façons de se protéger, la maladie n’étant que l’aboutissement d’une conduite qu’on n’a pas choisie et qui s’impose à nous parce qu’elle nous soulage sur le moment mais qui nous prive de la richesse de la nourriture des échanges avec les autres et risque de nous enfermer dans une forme de destruction de nous-mêmes. C’est compréhensible mais c’est injuste et toujours inacceptable d’être contraint de s’abîmer pour pouvoir exister. Le risque de la destruction vient se substituer au risque de la déception qui est inhérent à ce qui fait la vie : le plaisir de l’échange. Mais la déception est toujours subie. La conduite à potentiel destructeur est agie, le sujet se ressent comme acteur et la destruction n’en sera qu’une conséquence secondaire. L’agir destructeur a un effet émotionnel immédiat de libération, l’issue
destructrice peut être reconnue mais elle reste du domaine conceptuel, à l’abri de toute charge émotionnelle. « Toute action est intellectualisée si bien que le naturel finit par disparaître, les réflexes alimentaires aussi » écrit Barbara.
L’objectif essentiel du traitement est toujours de retrouver « l’envie de guérir ».
La clé se trouve dans cette exigence « pour retrouver ma confiance en moi, j’avais besoin d’avoir confiance en quelqu’un ». Mais cette confiance repose sur des rencontres et demande du temps. On ne peut l’imposer, mais l’important est d’en connaître la valeur, et d’essayer sans cesse d’en créer les conditions. Pour avoir un rôle thérapeutique, il faut savoir que la guérison est toujours possible et que les rechutes, comme dans le cas de Barbara, ne signifient pas le retour à la case départ mais un temps d’adaptation qui n’a pas en lui-même une signification péjorative. Le caractère paradoxal du lien humain se retrouve en effet dans la construction du lien thérapeutique. Créer la confiance, certes, mais à condition que le sujet ne soit pas mort entre temps, ou enfermé dans ses contraintes alimentaires mortifères. L’expérience montre que ce qu’on fait nous fait et l’enfermement prolongé dans l’amaigrissement peut conduire à une chronicité, dont il est bien difficile de sortir quand il n’y a pas eu reprise de poids, même temporaire. À une contrainte émotionnelle, on est parfois obligé d’opposer une contrainte thérapeutique. Mais il faut savoir pourquoi on le fait. La contrainte peut et doit être une forme d’attention, pour qu’à terme, le patient retrouve sa liberté. Elle participe alors des conditions de retour d’une possible confiance. Son absence peut être une forme d’abandon pouvant aller jusqu’à la mort.
Mais pourquoi l’anorexie mentale ? Il n’y a pas une cause mais plusieurs nous dit Barbara et l’anorexie n’est la faute de personne. C’est la rencontre là encore, entre un tempérament, des résonances émotionnelles personnelles et des personnes et des événements dont certains sont un potentiel pathogène particulier. Ce tempérament sensible est à la fois comme toujours un atout et un risque. On voit bien les deux potentialités chez Barbara, qui font de la destructivité une forme négative de la créativité qui peut se nourrir de la même force d’appétence à la vie basculant dans un sens ou l’autre en fonction des rencontres et des événements de la vie.
La base de tout c’est le « psychique » nous dit Barbara. En fait le psychique devient l’otage de contraintes émotionnelles, c’est-à-dire d’origine biologique liées à notre tempérament, cette « angoisse perpétuelle de la vie au fond de moi ». Mais le psychique, cette capacité réflexive propre aux humains, devient l’atout essentiel de la guérison quand l’ « envie de guérir » peut s’appuyer sur la confiance retrouvée en quelqu’un.
Quoiqu’il en soit, des enseignements susceptibles d’aider familles et thérapeutes découlent de ce témoignage : l’importance de la qualité de l’accueil, de la continuité des soins mais aussi de leur diversité, la place à accorder à la famille, parents comme fratrie, mais aussi….le besoin criant de services hospitaliers pour ceux qui ont dépassé l’adolescence alors que le soin n’en est que plus urgent.

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