Suite de l’extrait de la page de présentation de Vapeur girl de Igor Quézel Perron


Le jour où l’on fait l’amour est sacré à Anchise. Après un mois d’abstinence obligatoire, c’est un jour solennel, dédié à la jouissance. Les gémissements résonnent à travers les fenêtres, dans les rues, dans les jardins, la ville entière devient un lieu de plaisir. Ceux-ci décroissent au bout d’une semaine, la fête se prolongeant au-delà de la date célébrée, jusqu’à épuisement des corps. Au huitième jour, les amants se lavent en public sur la place des Vents Immobiles en signe de purification. Nombreux sont les habitants de Corna
d’Anchise venus s’installer dans la ville uniquement pour cette tradition.
Un air de Xatos très tendance sort Ogir de sa rêverie. Le rang des trentenaires se met à danser. Cinquante, le Président de séance, appuie sur une corne de brume de laquelle sort une fumée bleutée. On entend des « oohh » dans l’assemblée. Baguitas lève la tête.
– J’étais pressée. Avec vous l’attente est longue…
Ricanements dans le public. Puis, levant les yeux :
– Il sent très fort ce drapeau.
La Reine E176 regarde d’un air dégoûté l’immense drapeau frappé des armoiries d’Anchise, une tête de mouton coupée en deux.
– Nous le laverons le jour des morses.
– Vous allez le décapiter.
– Non, il sera dévoré.
Des « ahhhh ». Ogir se raidit. Il reçoit un coup de coude de Vingt-Six.
– Toi aussi c’est ta première dévoration ? Ogir acquiesce sans prononcer un mot.
Une femme longiligne avec un grand chignon attend le signal du RoiDe. À son troisième coup de menton, suivi d’une détonation, l’accusé, les mains liées dans le dos, sort du tunnel des condamnés. Comme l’enseignent les livres d’histoire, c’est de ce tunnel qu’est sorti Varkish, le Roi de Xy, dont l’écartèlement mit fin à la Guerre des Veuves. Deux mastards escortent le pauvre Arkasim. Il monte par un escalier en bois situé à gauche de la scène, celui de droite étant réservé aux souverains et aux Ânes de la Cour. Au moment où il se place à côté de la Reine, Quark lui saute dessus et lui taillade le visage.
Le RoiDe appelle son matou.
– Quark, allons, ce n’est pas toi qui vas dévorer l’accusé enfin ! Le Fou rit et lance des confettis en l’air. Quark s’installe sur les genoux de son maître en narguant Baguitas.

Le RoiDe s’adresse à Arkasim.
– Alors mon cher ami, on se laisse séduire par la Reine la veille d’un jour sacré ? On ne sait pas se retenir ? Vous savez quelle est notre loi pourtant ! Fricoter la veille du jour où l’on fait l’amour dans le Royaume ! Avec la Reine en plus !

Ogir pense au dernier de ces jours. Il aurait tant aimé le passer avec Arpée…
Arkasim cherche les yeux de la Reine, impassible. Les scènes de son enterrement de vie de garçon défilent dans sa tête. Ses amis lui avaient préparé une petite fête. Dans le cellier du Qasr, ils avaient convié des musiciens, des servantes, et même un montreur d’ours. Mytia, sa fiancée, tolérait une dernière gaudriole. Arkasim but abondamment, s’étourdit de rire avec ses amis et dansa même avec l’ours. Puis une femme avec un fichu de femme de chambre le prit par la main et l’invita à danser. Elle colla son corps contre le sien, chercha sa bouche, sa langue. Dans les vapeurs de Borzo, boisson nationale à base d’alcool de riz et de jus de séquoia, Arkasim fut entraîné dans un couloir sombre. La femme s’appuya contre un mur et souleva son meek, dévoilant des fesses splendides. Elle eut des mots à faire tourner la tête. Elle voulait être prise, brutalement. Ce fut terriblement jouissif. Leurs cris se mêlèrent aux clameurs de la fête. Puis la femme déposa un baiser sur les lèvres du valet et disparut. Le lendemain, souffrant d’un puissant mal de crâne, Arkasim crut à un rêve, à une rencontre imaginaire. Cette amante inattendue était la Reine, qui s’était faufilée dans la fête pour vaincre son ennui. Un Ministratore, très excité par la scène, jaloux de la bonne fortune du valet, les avait dénoncés.
Le RoiDe attend un mot d’Arkasim, une explication.
– Voilà quelqu’un de bien muet… Ma chère Reine, qu’avez-vous donc fait avec sa langue ?
Rires dans l’assemblée. Une ânesse que cela dérange brait.
– Qu’avez-vous à dire pour votre défense ?
Le valet regarde à nouveau la Reine. Elle reste immobile, glaciale. Ses cheveux semblent blanchir. L’accusé contemple ses pieds nus. Le Fou s’approche et colle ostensiblement son oreille à la bouche de l’accusé.
– Bon, je répète ma question. Sa Majesté peut encore vous gracier si vous présentez une défense acceptable.
Arkasim s’apprête à dire quelque chose et observe une nouvelle fois la Reine.
– Je n’ai rien à dire. Je ne suis qu’un valet. Un domestique ne séduit pas sa souveraine. Il lui obéit.
Murmures dans l’assemblée.
– Vous connaissez les conséquences de votre acte ? Je devrais vous condamner tous les deux, mais j’ai encore un petit faible pour la Reine.
Le Fou passe derrière la Reine et dessine la courbe de ses fesses avec ses mains.
– Mais enfin ma Reine, votre RoiDe vous le demande une dernière fois, êtes-vous consciente des terribles conséquences ? Auriez-vous un mot à dire au Conseil, une explication ? Une circonstance qui puisse excuser ce pauvre Arkasim ?
Le peuple attend un mot, un geste de la part de la Reine. Il est prêt à l’aimer éperdument si elle dit quelque chose. Si elle montre un peu de pitié.
– Non, dit la Reine.
Le RoiDe hausse les sourcils.
– Et vous ? demande le RoiDe à Arkasim, toujours rien ?
Arkasim reste muet et cherche une trace de honte sur le visage de la Reine. Ce visage qu’il a couvert de baisers.
Dans l’assemblée, il aperçoit le visage en larmes de Mytia, sa fiancée. Il a répandu le mal autour de lui. Il doit mourir.
– Ce n’est pas un étalon, c’est une mule ! dit le RoiDe. Rires dans l’assemblée.
– Amenez la bête.

Le Gardien des Ânes éloigne le troupeau sacré. La bête n’est pas sortie des souterrains depuis une dizaine d’années. Quarante-Neuf avait raconté à Ogir une des dernières dévorations, lors de l’affaire des parfums empoisonnés, et le récit l’a parfois réveillé la nuit. Un rugissement et des bruits sourds retentissent. Dans une plainte de métal, la lourde grille protégeant l’entrée du tunnel est hissée. De la bête, on aperçoit deux yeux jaunes. Puis émerge la tête. Le Lion Noir fait le double de la taille commune. Deux crocs déforment les babines de sa mâchoire supérieure. La bête est suivie par Nhifé, jeune vierge nue qui le commande d’une baguette d’amandier. Dans ses yeux, le halo de la vénération que le peuple voue à cette demi-déesse. Le Lion se tourne vers elle en rugissant. Ogir se recroqueville derrière Trente-Trois. La jeune vierge sourit, lève sa baguette, et conduit le Lion Noir redevenu docile jusqu’à l’escalier. Le Lion le gravit lentement. Tout le monde se tait. Arrivé sur la scène, le Lion Noir se tourne vers l’hémicycle en rugissant. Arkasim tombe à genoux et éclate en sanglots. La bête salive devant un tel repas. Nhifé, debout face au Conseil, prononce les paroles fauves. Elle brandit sa baguette. Le Lion Noir tend ses muscles pour se saisir de la proie. Au moment où il bondit, une lumière intense jaillit d’un des rangs de l’assemblée, et l’aveugle dans son mouvement. Le Lion Noir saute par-dessus le valet, et saisit la tête du RoiDe qui craque sous ses dents.
Un tirage au sort devra désigner le prochain RoiDe.

Les feux des grands égos s’allument sur les fortifications. Dans le jardin Hgoso, sur les hauteurs de la ville, les hiboux prennent place sur des tournesols géants, enchaînés aux lampadaires par peur des vols. Les maisons basses qui descendent vers Muliwaï, le fleuve-mage, prennent une couleur ocre en cette fin de journée.
Un soir comme un autre.

La Mal-Fermée

– « Pur, né de l’impur… »
– Arrête de chanter, parle-moi.
Arpée s’arrête. Comme souvent, elle est pieds nus dans sa chambre. Elle a détaché ses cheveux châtains, qui ondulent légèrement jusqu’à ses épaules. Ses yeux hésitent entre le marron et le vert aujourd’hui. Sa petite taille anime une ombre mince sur les murs. On dirait celle d’un enfant.
– Ogir, naïf et sanguin…
Elle regarde son nez droit, sa mâchoire carrée typique des provinces du Nord. Son corps garde une minceur adolescente.
Ogir ne supporte plus de la voir recluse dans cet endroit. Une femme d’une beauté venue du ciel, écartée par les jeux des hommes. Il pense à Paritas, à tous ceux qui fréquentent la Mal-Fermée. Les yeux d’Arpée se sont éteints une fraction de seconde.
– Pardonne-moi, dit Ogir.
Le lit d’Arpée est défait. Sur les murs de pierre, une simple représentation d’Iliapa, le dieu vénéré à Anchise. Une toile sans cadre adoucit un mur dont certaines pierres sont couvertes de salpêtre. Une coiffeuse Reine VI, une table et trois chaises complètent le lieu. Les fenêtres sont grillagées. Celle donnant sur la rue, à deux bémas du sol, diffuse une lumière paresseuse.
– Tu préfèrerais que je me morfonde ? demande Arpée
– Non, bien sûr… le calendrier a disparu.
– Écoute, je ne veux pas parler de cela.
Ogir se lève pour changer d’air. Une maison-sauterelle passe près de la fenêtre.
– C’est le temps des migrations. Les maisons frôlent le mur. On dirait qu’elles se parlent.
Ogir a envie de répondre « plus que nous », mais il se retient. Même si elle a été tirée au sort pour rejoindre la Mal-Fermée, il aime cette fille.
Il y a quatre siècles, après deux mille ans de démocratie, de perpétuels renversements d’alliance, de majorités indécises, le RoiDe XI et le Conseil des Âges ont imposé la version ultime de l’égalité des chances : le tirage au sort, principe majeur de cette sociocratie. C’est la règle pour toutes les responsabilités et pour les jeux du cirque dont la population raffole. Pour Arpée, ce fut l’émission « Brothels and Sisters ». Un jeu où, parmi douze jeunes filles du Royaume sélectionnées pour leur beauté, le hasard désigne celle qui rejoindra la Mal-Fermée. Elles bénéficient d’un sursis d’un mois avant de pouvoir être choisies par d’éventuels clients, et quittent les lieux au bout d’une année. Si elles le souhaitent. Beaucoup se retirent dans des monastères ou disparaissent dans des petites villes de campagne, sous de nouvelles identités. L’émission fait un tel tabac que, pendant leur retraite, elles sont traquées afin que chacun puisse observer la lente cicatrisation de leur corps et de leur esprit. Le mauvais sort télévisuel n’offre jamais de répit.
Arpée n’a pas séduit les Anchisiens par son seul physique. Alors que le tirage au sort donne lieu à des cris, des pleurs, des évanouissements parmi les filles désignées par le destin, principal attrait de l’émission, elle est apparue étrangement calme. Il n’y avait nulle angoisse dans sa voix, nulle haine dans ses mots. Elle acceptait son sort, comme elle l’a toujours fait. Suite à l’émission, Arpée est devenue une icône de courage et de beauté dans le Royaume. Quand un Anchisien s’énerve un peu, se plaint, il peut depuis l’émission entendre : « Souviens-toi d’Arpée. »

Cela fait maintenant trois semaines. Trois semaines d’emprisonnement. Il aurait souhaité qu’elle fût laide, délaissée par les bas désirs des hommes. Mais avec sa taille fine, son air toujours innocent sous ses fins sourcils, sa poitrine ferme et menue, ses mains d’ange, bientôt…
Arpée se lève pour l’embrasser. Elle porte un meek écru aux longues manches. Une poussière bleue étincèle lors de ses moindres mouvements, comme la queue d’une comète.

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