La promesse américaine de Samuel Corvair

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Extrait : La promesse américaine de Samuel Corvair

Chapitre 1

Joyce voulait me préserver. Ses hésitations et revirements, que je prenais pour des caprices, étaient des signaux. Elle refusait de croire que quelque chose de positif pouvait sortir de notre relation et se persuadait que le pire en découlerait. Mais ce n’était que posture. En son for intérieur, elle était lasse de me résister.
Je suis parti dix ans après l’âge qu’a atteint mon père, sans secret. Je n’ai menti à personne, pas même par omission. J’ai tué, comme lui, sans regret. Aurais-je pu faire autrement ? Joyce et Warren ne me laissaient plus le choix.
La vague est plus forte que tout. Elle avale ce qui nous appartient. Les évènements qui ont marqué notre vie, depuis l’enfance jusqu’aux derniers instants.

Enfant, j’aime déjà mon père. Il est pour moi un ami, grand comme un géant. Quand il rentre du travail, épuisé mais heureux, on joue ensemble. Il apporte des bonbons, des jouets, des livres d’images qui s’ouvrent en musique. Je lui réponds avec un rire clair, affectueux, innocent. Où ai-je entendu ce rire ? Chez les dauphins. Oui, c’est ça , un rire de dauphin.
« Viens, fils ! Viens avec moi ! » Les sons de ces mots drôles résonnent dans ma tête, pleine de voix familières. Sans vraiment comprendre, je suis mon père d’une démarche hésitante. « Tu marches bien, Douglas ! Tu marches bien ! » « Tu-mar-cheu-biain ! » entend Dag. Je ne comprends pas. Qu’est-ce que ça veut dire ? Phonèmes, j’apprendrai plus tard. Les sons forment des mots, les mots forment des phrases. Les phrases se combinent, s’approfondissent, se contredisent, comme des sentiments qui s’entremêlent dans la confusion.

A l’époque, mon cerveau n’enregistre qu’une chose : ce père jouant au guignol. « Arrête ! dit Maman. Tu vas en faire un clown ! » Puis elle retourne à ses fourneaux, merveilleuse dans sa robe de taffetas qui flotte dans l’air tiède de la pièce.
Je vais de l’un à l’autre, impatient de boire leur amour. Leurs odeurs sont différentes. Celle de Papa est fraîche et forte. Elle évoque un pays lointain où savane et eau de Cologne se mélangent. Celle de Maman est moins tonique, mais plus capiteuse. Et intime. Mariage de douceur et de tendresse, échappées des limbes de la vie intra-utérine.

Les premiers petits déjeuners sont des moments exquis. Papa et Maman m’installent à leur table, je les observe. Je proteste quand il la colle contre lui, elle rit. Je la contemple, j’ai besoin de la toucher pour me sentir en sécurité.
Dans mon esprit brut et libre, le mot « roi » prononcé par eux est un motif sonore. J’ignore être la consécration d’une étreinte, un jour d’automne, durant laquelle mon père et ma mère se sont rapprochés, sentis, touchés, connus, jusqu’à faire de leur jouissance partagée un autre bonheur, durable mais si fragile : un enfant.
J’aime mes parents. Je ne sais pas encore que je leur dois la vie. Est-ce que je me sens seulement exister, sinon par cette lueur étrange, phare de mes premiers émois ? Leur regard empourpré de désir crée mon identité. Cet amour ineffable exerce sur moi une tutelle magnétique. Je m’imprègne avec avidité des soins qu’on me prodigue. Greedy comme disait Joyce. Oui, je suis gourmand. Et j’entre en fusion avec ces géniteurs qui m’ont transmis mes propres traits.
Je vis dans un cocon miraculeux. Je le savoure sans en connaître la valeur et les limites. Il n’y a pas de limites. Papa et Maman m’offrent un amour lisse et précieux que, dans la candeur ignorante de l’enfance, j’absorbe comme une éponge perméable à tous les épanchements.

Le moindre refus provoque chez moi une crise de larmes qui les émeut. Peine dérisoire comparée à celle qui taraude l’enfant devenu adulte, victime d’une langueur récurrente due à cette chaleur parentale jamais oubliée. Elle nous colle à la peau jusque dans sa perte, pour l’éternité.
Je me souviens de cette douceur mêlée aux bocages frais. Sous la bourrasque qui me faisait cligner des yeux et serrer fort la main de Papa ou Maman, les jours de promenade autour des collines humides, entre les couloirs de haies vives. Collier de perles d’enfance tombées dans un trou béant de mémoire. Témoignage de cette infinie recherche de moi-même, tant que j’étais vivant.